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   STOIQUES MALGRÉ LA BOUE ET LA DÉFAITE               de Pierre Jean Ragot


   Un silence moite flotte dans le vestiaire étriqué aux murs jaunasses. Le pas alourdi des tonnes de boue arrachée à la pelouse spongieuse, encore moulus de la rudesse des coups reçus, trempés comme soupe, les Montmorillonnais s’affalent sur les bancs de bois. Les combattants superbes à la tunique souillée de terre grasse ne sont plus que de grands chats mouillés. On entend la voix sourde de Lekkak l’entraîneur à travers un épais brouillard à couper au couteau. Elle grinche : «A quoi bon faire un aussi beau spectacle, pourquoi se défoncer pour ne pas gagner des points». Les prétoriens las et brisés ne bronchent pas à ce constat d’évidence. Leurs paupières se clouent un peu plus au sol que jonchent les dépouilles insignifiantes de la gloire et les tubes d’embrocation.

   Murés, dans leur sueur, recroquevillés aiment-ils le caporalisme tranchant de Lekkak et son réalisme froid qui sonne comme un reproche et qui ajoute à la déception de ne pas avoir fait un carton sur un adversaire tourangeau bien « pâlichon », somme toute ? Ils ont tenté l’impossible, mais l’impossible les avait oubliés, comme la chance, ce mercredi soir. Il y a là le grand Delpierre, un barbu famélique, comme un éternel étudiant, Poinot, trapu, noir, avec les yeux tendres qui rappellent René Louis Lafforgue. Et puis, Alain Meunier dont le but en première mi-temps avait fait rêver, Régis Gatefait chéri de la foule qui aime cet ardent feu follet, semeur de panique dans les défenses couardes. Et aussi les Fumeron, solides trappeurs venus de la campagne voisine, pour apporter leur travail soigné d’artisans pointilleux…

   Le dernier des prétoriens rentre dans le vestiaire et dans l’entrebâillement de la porte, on entend la traînante procession et le remuement de la foule qui s’enfonce dans une nuit de four. Foule admirable et stoïque qui s’ébroue, ravie du spectacle et mécontente du résultat comme un bouledogue, amical et vigilant. Vraiment dignes d’éloges, ces 3400 fidèles qui ont ignoré pendant une heure et demie la pluie fine et drue, blottis sur des gradins de fortune pour ne pas rater ce nouveau rendez-vous d’amour avec onze garçons qui portent avec hargne et audace la renommée de Montmorillon jusqu’aux marches du pays.

   L’irruption du football de haut niveau dans les habitudes de cette sous préfecture somnolente, oubliée aux confins du Poitou et du Limousin, a donné un coup de sang à la belle endormie qui ronronne sur les rives de la Gartempe. Les loisirs sont rares dans la petite cité où la dernière salle de cinéma a fermé ses portes depuis belle lurette. Les jeunes, quand ils ont épuisé les habituelles activités de la maison des jeunes se retrouvent entassés dans l’atmosphère enfumée de la « Taverne » : autour de whiskies coca, ils refont le monde en attendant de continuer leurs études à Poitiers ou à Limoges. Les plus âgés n’ignorent pas les prouesses gastronomiques de Mercier, dont la réputation du foie gras frais au poivre vert a dépassé les limites du département. Dans ce microcosme, où le macaron a modelé l’image de marque de la ville, le ballon rond se taille une renommée qui relaie cette inaltérable vision d’Epinal en pâte d’amande. Et toute une population, éblouie, bouleversée, concernée prend le chemin de l’attendrissant stade de campagne qui s’adosse au cimetière et rappelle les temps encore proches des joutes improbables en division d’honneur : du bord de touche, elle peut quasiment toucher de la voix et de la main les onze gaillards au maillot immaculé.

   Les soirs de matches, on frise l’apoplexie pour pénétrer chez Tartaud. A quelques encablures du stade, ce café restaurant qui se prénomme si joliment victoire est l’une des rares haltes, passé dix heures du soir, qui accueillent le spectateur frigorifié. Comme dans un film de Marcel Carné, ses néons trouent la brume tenace, invitant à une épique chanson de geste d’après match. On s’interpelle, on se dispute, on s’aime autour des bières qui valsent. Ce mercredi soir qui sent la Toussaint, l’heure est au maussade chez Tartaud comme là-bas dans le vestiaire. Tout le monde s’accorde à dire que le tournant du match s’est situé deux minutes après la reprise : ce sacré Grégoire en lobant Dusé a failli mener son équipe au nirvana. Tous, unanimes, évoquent le destin fatal qui amena l’anguille tourangelle Ben Said en deux contres splendides à contribuer à la confusion de Poinot.

   Dans cette terre à mouton, pauvre mais dure à l’ouvrage, on n’aime pas les « délicats ». La sortie du capitaine Queyrel, en début de partie est mise à l’index… Enfin, d’autres à la façon des haruspices, fouillent dans les entrailles du classement pour en tirer de sombres prédictions pour l’avenir ou bien pour les plus optimistes, des espoirs raisonnables.

   Dehors, la pluie inonde l’asphalte avec entêtement. De petits groupes qui s’étaient formés du côté de Saint Martial ou du Vieux Pont ne tardent pas à se disloquer.


  Voir aussi :
La leçon de réalisme (mercredi 31 octobre 1979 - Montmorillon - Tours : 2-3)

Dernière mise à jour : 07-11-2004 10:42


   
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